En
couverture : CARLOS, "Adieu l'ami" (Cliquez sur
les petites images pour les agrandir)
S'il était heureux, confiait Carlos en dernier recours, c'est parce qu'il avait décidé de l'être, voila tout. Jean-Chrysostome voit le jour en 1943. A la maison, il n'est pas encore Carlos - il adoptera ce nom de scène à l'adolescence, par admiration pour un percussionniste cubain - mais Jean, ou encore Titi, Titi-Boss, Vanouchka... Dans l'appartement de la rue Saint-Jacques, la vie est à la fois bourgeoise et bohème. Françoise Dolto, la mère, est psychanalyste.Le père, Boris, émigré russe, un des fondateurs de la kinésithérapie moderne. D'un coté, il y a la messe de minuit à Noël, l'Ecole alsacienne et le lycée Henri-IV De l'autre, un credo éducatif qu'on n'appelle pas encore «
la méthode Dolto » : liberté et confiance. A 4 ans et demi, Jean prend le métro tout seul. Les enfants ont le droit de s'asseoir à la table des
adultes ... à condition de boire un peu de vin. «Les buveurs d'eau sont des méchants. Dieu l’a prouvé avec le déluge », leur explique Boris avec son délicieux accent russe. Jean est un sportif : judo, rugby, foot, natation. Avec son petit frère Grégoire, il se prend de passion pour les positions acrobatiques du yoga et fait des démonstrations sur le ponton de Juan-les-Pins pendant les vacances. Mais la fantaisie n'exclut
pas la discipline. Si Françoise préfère écouter et expliquer, gare aux « ratatouilles » de Boris, intraitable
sur les résultats scolaires. La voie de l'aîné semble
tracée quand il commence des études de kiné. Mais
à
peine son diplôme en poche, il annonce qu'il va devenir...
secrétaire artistique de Sylvie Vartan. Il avouera
longtemps après : « Je me disais sans doute que pour être aussi costaud que mon père et ma mère dans leur boulot, ça allait être un gros challenge. » Surtout, il sait qu'il a trouvé ce qui fera son
bonheur : le show-business et les amis. Le monde de la nuit, Carlos est tombé dedans des l'âge de 14 ans. Grace au mot magique, « liberté », il a obtenu de ses
parents une chambre de bonne, qu'il peint en rose et le plafond en bleu.Chaque soir ou
presque, il fait le mur, direction les bars et les boites de Saint-Germain : le Caveau de la Huchette, Les Trois Mailletz, Le Chat qui Pêche, le Vieux
Colombier... II taquine le trombone, joue un soir avec Sidney Bechet. « Je paraissais 18 ans, quatre ans de plus que mon âge. J'avais assez d'argent de poche pour payer un verre, mes entrées gratuites partout. Et bon danseur de be-bop, ce qui était à l'époque plus important que d'avoir une grosse voiture », écrit-il dans « Je m'appelle Carlos », son autobiographie parue en 1996. Autour d'un verre et sur un air de jazz, Paris est un village. Carlos croise Sonny Rollins, Aznavour, Georges Brassens, Boris Vian...
A Pigalle, dans un magasin d'instruments de musique, il tombe sur un certain Jean-Philippe Smet, qui n'est pas encore Johnny Hallyday. Ils ne sont pas vraiment d'accord sur les mérites respectifs du blues et du jazz, mais ils vont devenir copains pour tout le reste, à la vie à la mort. En 1962, Johnny l'appelle. Sa fiancée Sylvie Vartan est en tournée avec Claude François, et, comme dit Johnny, « c'est le bordel ». Carlos accepte d'aller l'aider pour quelques jours. Il reste pendant des années. Dans la cour de récré géante des yé-yé, tout est possible et rien n'est vraiment grave.
En 1966, Carlos
accompagne Johnny qui doit donner des concerts en Pologne. A Cracovie, une soirée bien arrosée avec les responsables locaux du Parti communiste tourne mal : quand un Polonais porte un toast à la mémoire de Staline, l’idole des jeunes lui écrase sa cigarette sur le nez. Dans la bagarre qui s'ensuit, Carlos retrouve ses reflexes de
judoka.
Les deux copains sont expulsés manu militari.
L'époque dresse peu de barrières. En 1965, Carlos le rigolo trinque avec BreI le misanthrope. Douze ans plus tard, pendant une hospitalisation à Tahiti, il le voit débarquer avec sa compagne Madly qui raconte : « Nous allions faire nos courses à Papeete quand Jacques et moi avons appris que Carlos était hospitalisé pour des coliques nephretiques à la clinique Cardella. Quand nous avons ouvert la porte de sa chambre, Carlos, d'abord sidéré par notre apparition, s'est dressé sur son lit et nous a ouvert grands les bras. Puis nous avons dégusté ensemble les huitres que nous lui avions apportées.» L'exilé des Marquises composera pour Carlos deux chansons, dont « Sans exigences ». II les enregistrera finalement lui-même, mais Carlos gardera toujours la fierté d'avoir convaincu Brel d'écrire à nouveau. Carlos
s'accommode de n'être qu'un second rôle.
Les années 70
marquent la fin des yé-yé.
L'époque est moins joyeuse, alors Carlos décide de l'être encore plus. De retour des Etats-Unis, Sylvie lui raconte les boites de jerk ou l'on danse seul et sans se toucher. II enregistre « Big bisous », pour inciter les Français à s'embrasser dans le cou. « II faut faire avec beaucoup de sérieux des choses qui n'ont pas beaucoup d'importance. La
chanson se doit d'être un bon moment. Je suis un passeur de
bons moments. »
II aime aller à contrecourant : alors que les premiers divorces malmènent son cercle d'amis, Carlos décide d'épouser en 1978 Michèle Toussaint, dite Mimi, sa compagne depuis quinze ans et la femme de sa vie.
Mimi trouve ça « un peu cucul » la célébrité.
Mais lui savoure sa nouvelle popularité. Quand il suit la caravane du Tour de France, en 1972, il n'est
pas peu fier de constater que les « Carlos, Carlos » scandés par la foule sont au moins
aussi tonitruants que les « Léon, Léon » dans le sillage de Zitrone. Il fait la fête chez Barclay, dans la
maison du Cap, à Saint-Tropez, avec la « bande à Eddie », Stéphane Collaro, Darry Cowl, Olivier de Kersauson, Eddy Mitchell. Il apprécie tout autant la simplicité des après-midi, les parties de pétanque, l'insouciance et la solidarité entre potes. « Je n'ai jamais entendu Eddie déblatérer sur qui
que ce soit », note Carlos, qui suivra son exemple. Pour ce vrai gentil, l'amitié est une chose sérieuse, « l'amour sans le sexe », explique-t-il. Comme en amour, il faut des rituels. Les gueuletons mémorables, dans l'appartement de Saint-Germain ou la maison de Deauville, les calembours et les histoires qu'il raconte avec un art consommé. A ses amis, il ose dévoiler un peu de sa culture. Enfant, il a côtoyé Jacques Lacan, Andrée Chedid et l'académicien Jean Rostand dans le salon
familial.
Adulte, il lit beaucoup : Faulkner, Irving et surtout Hemingway. L'écrivain et ancien diplomate Vladimir Fédorovski le découvre imprégné de culture russe. Un véritable intellectuel qui cache bien son jeu. « Comme Dostoïevski, confie-t-il, un angoissé qui cherche I’ authenticité. » « Je préfère toujours m'en tirer par une pirouette que d'étaler un certain savoir », lâche-t-il. De bonnes âmes cherchent à se pencher sur son cas.
Carlos est gras, Carlos est rigolo, Carlos est le fils Dolto : il doit bien être névrosé, complexé, chiffonné. Mais celui qui ne s'est allongé sur le divan qu'une seule fois, « pour voir », résiste à tous les psychanalystes de comptoir. II est gros, et alors ? II brandit ses bulletins de santé « impeccables », lance une ligne de vêtements du 46 au 72 pour « donner la pêche aux gras » et défie les maigres de pouvoir goûter, comme lui, 35 calvados en deux jours. « Il y a un chemin vers le bonheur qui est un
parcours de la souffrance, écrit-il, non parce que le bonheur s'en accommode, mais parce qu'il la refuse et lutte contre elle de toutes ses forces. » Au cours de ses études de kiné, il a approché des malades en phase terminale. Sa mère lui a affirmé qu'ils faisaient le même métier : « Avec tes spectacles, tu fais de la psychanalyse de
groupe. »
Entre deux blagues, Carlos avoue qu'il aurait bien aimé que ses chansons tendres, comme « La demoiselle de déshonneur », connaissent le même succès que ses refrains potaches. En 1992, quand il triomphe a la télévision dans un rôle sobre, celui du « Jap », le juge d'application des peines, il ose même évoquer ses envies de cinéma et sa déception de ne se voir proposer que des rôles de « types qui se prennent la tarte a la crème ». Héros de la campagne « Oasis », il rassure les publicitaires qui le supplient de ne pas perdre de poids : « J'ai choisi de mettre 10 centimètres de graisse entre les autres et moi. C'est ça qui me protège. »
Carlos
déteste se plaindre. Pour lui, le verre n'est jamais à
moitié vide, toujours à moitié plein. Quand le succès s'éloigne,
fin des années 90, il se réjouit d'avoir du temps pour la
pèche au gros. II jure n'avoir d'autres regrets que les
amis qui s'en vont, « le carnet d'adresses qui ressemble a
un cimetière ». Quand le cancer se déclare, il en parle
peu, sauf pour confier son inquiétude de laisser sa Mimi
seule s'il n'en réchappe pas. En juin 2007, à l’enterrement de
Jean-Claude Brialy, Philippe Bouvard, l’ami de toujours, découvre
à quel point il est croyant. « Carlos ne ressemblait pas
aux histoires qu'il racontait, dit-il. Il rassemblait des
qualités humaines assez rares dans le show-biz. Sans prétexte,
il faisait des cadeaux. Je recevais parfois de lui une
caisse de vin avec ce petit mot : « Je l'ai trouvé bon, je
voulais ton avis ... Je t'embrasse. »
Le 12 décembre dernier, il assiste a la remise de la Légion
d'honneur au pilote d'hélicoptère et sauveteur en montagne
René Romet, à l'hôtel de Lassay. Son ami le grand
reporter Christian Brincourt s'aperçoit que, pour la première
fois, les yeux de Carlos semblaient éteints. Bien sûr, l'éternel
amuseur donne le change et blague encore. Mais la gravité pointe. « Si je suis là, je serai là », répond-il simplement a son copain Daniel Hechter qui, début janvier, l’invite à un dîner quelques semaines plus tard. Le 4 janvier, Carlos enregistre sa dernière émission des « Grosses têtes ». Pas d'adieux ni de larmes. Rire jusqu'au bout est un « savoir-vivre » face à la mort,
une forme d'élégance. Carlos, le gros monsieur aux chemises hawaïennes, était un homme très élégant.