Depuis
quelques semaines, la Camargue offre son décor âpre et
fabuleux à deux romans d'aventure dont le moins qu'on
puisse dire est qu'ils sont des romans « vécus » Le
premier vous le vivrez à votre tour quand le meilleur ciné
de votre coin affichera « D'où viens-tu, Johnny ? » la
superproduction en Cinémascope et Eastmancolor de Ray
Ventura et Claude Coen, réalisée par Noël Howard, avec
Johnny en grande vedette. Le second roman, c'est celui de la
vie quotidienne de cette troupe enthousiaste des artistes et
des cinéastes qui tournent avec passion une pellicule qu'on
sait déjà vouée à la plus brillante réussite. Quelques
rares journalistes ont eu le privilège d'être intégrés
à cette équipe pendant plusieurs jours (au rythme du même
emploi du temps), admis à être les témoins des prises de
vues et à partager les repas des collaborateurs de la
production. Cette aventure, qui mériterait elle aussi
d'être filmée, S.L.C. l'a vécue au sein de cette poignée
de garçons et de filles qui travaillent au premier grand
film de Johnny avec une ardeur où il y a un curieux alliage
d'amour, de folie et de sagesse. Au chœur de cette troupe
dont la vie est réglée par les exigences du métier (et
qui se console des servitudes d'horaires par des séances de
chahuts monstres et des délires de rigolade),
Johnny-le-Magnifique est à la fois le simple soldat et le
prince bien-aimé, le débutant consciencieux et la
révélation foudroyante.
Tout le monde l'adore, et il épate tout le monde. Et
pourtant, quoi de plus difficile que d'épater les
professionnels du cinéma, qu'ils travaillent d'un côté ou
de l'autre de la caméra ? Mais Johnny, qui est déjà le
chanteur français le plus formidable du demi-siècle,
apparaît soudain à tous ceux qui l'entourent comme un
acteur de cinéma incroyablement doué, dont le sens
étonnant de l'objectif sert de thème à toutes les
conversations. Pour lui, cette grande et véritable entrée
dans le cinéma, à l'âge de vingt ans, est une phase
extraordinaire de sa vie et de sa carrière. D'ailleurs,
rien n'est ordinaire à propos de ce film. Ma première
surprise, en pénétrant dans le quartier général de
Johnny en campagne, fut d'apprendre que la résidence où
nous nous trouvions était un « hôtel-club »,
c'est-à-dire un hôtel où les touristes ne sont pas
reçus, mais qui se loue tout entier pour l'usage exclusif
d'une équipe ou d'un clan. Cette pension de rêve, où l'on
dîne à table d'hôte à la lueur de 50 chandelles - ce
n'est pas le fait d'une pittoresque coquetterie du patron,
car ici, de toute façon, il n'y a pas l'électricité, ni
le téléphone, d'ailleurs - se trouve à quelques
kilomètres des Saintes-Maries-de-la-Mer, à l'enseigne du
« Mas de Calabrun », sur cette terre camarguaise qu'on
dirait d'une autre galaxie, avec son sol craquelé, ses
touffes de chimiques salicornes et ses horizons liquides.
Le « clan Hallyday » occupe les 14 lits de
l'établissement. Au fond du couloir, à droite, la chambre
de Johnny. Elle est monacale : murs blancs, meubles sombres,
éclairage par bec de gaz à manchon dont la clarté
verdâtre poétise le décor. L'électrophone à piles hurle
la nouvelle chanson de Johnny : « Jolie fille de seize ans
» (terrible, du reste). Amoncellement de valises, grands
déballages de chemises. Johnny (dans son bain) passe un
bras ruisselant et bronzé par le rideau de la salle d'eau,
désigne vaguement un grand carton éventré sur le lit :
- Figure-toi qu'il y a, en plein centre d'Arles, à 30
kilomètres d'ici, un magasin où l'on trouve un choix
incroyable de chemises « Levi's » et des tas de trucs
américains qu'on ne voit pas à Paris. Nous allons tous
nous y ruiner au moins une fois par semaine. Entrée de
Jean-Pierre, qui arbore un magnifique blouson de laine noire
à galons blancs et rouges :
- T'as vu, les chemises à Johnny ?
La plus terrible, c'est la blanche brodée noir. Il peut la
mettre pour la scène. Et mon blouson, il te plaît ?
Il fait demi-tour. Dans le dos, huit lettres de feutrine
blanche forment les mots « Los Pasos ». Dans le style «
surplus », c'est criant de vérité. Il me rassure :
- Je crois quand même que je vais faire découdre les
lettres...
On entend un grand rire de Johnny qui, sortant de sa
baignoire en même temps qu'une bonne dizaine de litres
d'eau et paraissant en tenue d'Adam s'écrie :
- Dégonflé, Jean-Pierre ! Tu n'es qu'un dégonflé ! (Clin
d'œil dans ma direction). Pas vrai, que s'il enlève les
lettres, son
blouson n'aura plus aucun style ?
- C'est l'évidence même.
Un temps. Un grand soupir de Johnny qui s'abat sur le lit et
commence à revêtir nonchalamment un costume de daim
feuille morte. Si je ne savais déjà par les témoignages
de ses amis qu'il est dans une forme éblouissante, je
pourrais le croire épuisé. A force de vouloir tourner les
scènes les plus dangereuses de son film sans se faire
doubler par un casse-cou professionnel, ses chutes de cheval
ne se comptent plus. En tout cas, il se fatigue
énormément. Mais sa légendaire faculté de «
récupération » en fait une sorte de superman qui dispose
toujours de réserves de force. Même s'il dit: « Tu sais,
mon vieux, je suis crevé », ses copains savent bien qu'ils
auront quand même à soutenir contre lui des tas de
bagarres pour rire qu'il ne manquera pas de provoquer à la
minute suivante. Tous les hôteliers qui ont logé le clan
vous le diront: « Il n'y a pas de plus grands chahuteurs.
Ce qui est incroyable, c'est qu'ils ne cassent rien. Ils
disent qu'ils répètent dans leurs chambres des scènes de
leur film. Vous croyez que c'est vrai ? En tout cas, ils
sont si gentils… » Johnny, maintenant, est prêt pour le
dîner. Il m'entraîne vers la salle à manger, décorée
par les soins de nos hôtes avec un goût miraculeux :
- Viens à table. Ça nous reposera. Pour le tournage du
film, j'ai fait du cheval toute la journée. C'était une
prise de vue où je devais pousser, avec l'aide de trois
gardians chevronnés, tout un troupeau de taureaux en
direction de la caméra, qui se trouvait à 800 mètres plus
loin, dans la nature. Pour coordonner nos mouvements nous
étions en liaison radio avec la caméra au moyen d'un petit
émetteur-récepteur à transistors qui transmettait les
ordres du chef-opérateur. Mais nous avons dû recommencer
des tas de fois : pour réussir le plan, il fallait que les
taureaux ne se taillent pas du mauvais côté, que les
cavaliers restent bien dans le cadre de l'image et que le
soleil ne se cache pas pendant le tournage. Enfin, ça y
est. Demain, nous tournons des intérieurs. Je me lève à
huit heures et demie. Sais-tu qu'ici on se réveille de
bonne heure sans difficulté ?
- C'est la vie de campagne. Il te plaît, ton rôle ?
- Mon rôle, c'est presque moi. Le personnage que je joue se
comporte à peu près comme si je vivais la même aventure
que lui. Avant de commencer le tournage, je pensais : «
Comment un comédien habitué au cinéma jouerait-il telle
ou telle scène ? Comment Elvis Presley, par exemple,
tiendrait-il ce rôle ? » Et puis, dès que le travail a
commencé, je me suis senti personnellement « concerné»
par le Johnny du film. Lui et moi, finalement, c'est pareil.
Cette identification à son personnage que Johnny a
réalisée instinctivement, c'est la qualité
d'interprétation que recherchent toujours les comédiens,
même très expérimentés, sans toujours la trouver. C'est
aussi l'atout qui assure la force d'attraction du film : car
le Johnny que nous y verrons en action, c'est vraiment le
jumeau de celui que ses copains connaissent. Noël Howard,
spécialiste de la mise en scène à grand spectacle (il a
collaboré notamment à « Lawrence d'Arabie », « Phaedra
», « Les 55 jours de Pékin ») est conscient de
l'importance de ce facteur :
Bien sûr, le scénario et les dialogues écrits par Yvan
Audouard (un authentique camarguais) ont été faits « sur
mesures» pour Johnny. Mais Johnny en tant que comédien
dépasse les espoirs que j'avais fondés à son sujet avant
le tournage. Il dit son texte avec justesse, il comprend les
gestes qu'il faut faire pour la caméra. Sais-tu qu'il y
aura dans le film des images pour lesquelles c'est lui qui a
trouvé l'idée de mise en scène ? Et puis, il a un don
d'adaptation qui lui permet de profiter de l'expérience des
comédiens qui l'entourent: Henri ViIbert (qui joue le père
gentil dans l'action) et Daniel Cauchy (qui joue le chef des
gangsters) ont tous deux senti avec quelle aisance Johnny «
entrait» dans leur jeu, dès les premiers tours de
manivelle.
-
Quel sera le style de ton film ?
- Je n'ose te répondre « un western », parce que nous nous
interdisons de faire une copie des films américains de ce
genre. « D'où viens-tu, Johnny ? » sera une aventure
mouvementée, riche en décors naturels, en scènes à .grand
spectacle, avec des chevaux, des
troupeaux, des bagarres et du suspense, mais elle sera
vraisemblable par rapport à la vraie vie de ce pays, de nos
jours.
- C'est bon, la Camargue, pour le cinéaste ?
- C'est bon. Pourtant, c'est une terre sans accident de
terrain. Mais cet inconvénient est largement compensé par la
beauté de la lumière et du ciel, spécialement le matin et
le soir, et par le romantisme des bords d'étangs. D'ailleurs,
dès 1907, le metteur en scène Joe Hamman, séduit par la
région, avait réalisé ici même le premier « western
français ». Et moi, je viens tourner le deuxième sur les
mêmes lieux, cinquante-six ans plus tard. Pourquoi faut-il
que ce soit -justement une année pluvieuse ? Enfin, nous
espérons tout de même sortir : Ie film à la rentrée.
Tandis que nous dînons avec l'état major du film, un hôte
inattendu entre en aboyant. C'est le dernier membre du clan
Hallyday, Jimmy, un chiot berger allemand que Johnny aime au
point de ne pas se priver de jouer avec lui, devant tout le
monde, un fabuleux numéro de « père-chienchien ». Ça
donne à peu près ceci : Jimmy, après s'être fait les dents
sur quelques bas de pantalons choisis au flanc (bien qu'en
réalité il préfère lés mollets des jolies
Jean-Claude
Dolbert, chargé des truquages, vient de placer une charge
explosive sur la bouteille qui éclatera lors du tournage.
créatures,
avec ou sans bas nylon) fait un tour d'honneur, puis
escalade littéralement son maître pour se blottir dans ses
bras. Johnny lui parle alors doucement, et l'autre ferme à
demi les yeux. Johnny :
- Mais qu'on était malheureux, tous les deux... On était
des misérables, jetés à la rue sans rien à manger…
Qu'est-ce qu'on va devenir ?
Jimmy, sensible à ce discours compatissant, remercie son
protecteur d'un généreux coup de langue sur la joue. Ça
vous choque, bonnes âmes, que je vous rapporte ces propos
de Johnny à son chien ? Attention, ne vous hâtez pas de
moraliser : n'oubliez surtout pas que Johnny, quand il parle
- même à Jimmy - d'être « à la rue sans rien à manger
» sait parfaitement de quoi il parle. Alors, ne lui
reprochez pas d'ironiser sur le thème des jours malheureux,
aujourd'hui que le succès s'attache à toutes ses
entreprises, et ne me reprochez pas de vous dire qu'il est
gentil « aussi » avec son chien. André Coulet, le patron
du mas, met un point final au menu artistement composé en
servant le café. Dehors, le vent chante une ballade dans
les bambous échevelés. Les rizières ridées jouent au
miroir déformant avec la lune. Tous les oiseaux de Camargue
y vont de leur chorus. Le sort voulut que dans ce film, le
rôle du roi des salopards fût dévolu à l'un des plus
gentils et des plus drôles des comédiens de la jeune
génération, Daniel Cauchy. Il dit :
Noël Howard, metteur en scène, recherche
avec son viseur le meilleur angle de prise de vue et le mouvement idéal de la caméra.
-
C'est mon 47e film, et j'ose à peine avouer que c'est au
moins mon 30e rôle de truand. Tu sais, j'ai des complexes, à
jouer un tel
personnage auprès de Johnny... car je lui fais des misères,
à Johnny, dans le film... je lui mets des tartes en pleine
poire... alors, je ne voudrais pas que les potes à Johnny me
détestent. Car nous sommes vachement copains, dans la vie.
Cela, je l'avais déjà constaté. Daniel, au cours des
tournages, réussit chaque jour à faire rire tout le plateau,
pendant les temps morts, avec ses numéros improvisés de «
cinéaste bidon ». Johnny, en grand amateur de gags, se tord
de rire jusqu'à l'étouffement lorsque, par exemple, juste
après une prise de vues recommencée quatre ou cinq fois et
enfin réussie, Daniel se prend le front tel un metteur en
scène inspiré, et s'écrie sur un ton que l'ancienne
Comédie française n'eût pas désavoué :
- Coupez, coupez. Tirez-moi cette prise. Excellent, excellent.
Epatant, épatant. Ah ! je vous l'ai toujours dit, mes
enfants: c'est toujours la 127e prise qui est la meilleure !
L'autre partenaire masculin de Johnny, celui qui tient le
rôle de l'ami fidèle (Django), c'est Pierre Barouh, qui a
déjà un nom dans le théâtre depuis qu'il a joué « La
Ménagerie de verre », une pièce de Tennessee Williams. Ils
se connaissent seulement depuis quelques semaines, et sont
vraiment devenus des amis. Pierre Barouh (que Johnny,
d'ailleurs, n'appelle que « Django ») est aussi compositeur,
Walter
Wottitz, chef opérateur du film, contrôle cellule en main
les éclairages (à ambiance dramatique) d'une scène
d'intérieur.
parolier,
guitariste et chanteur. C'est dire qu'avec le grand John,
toutes les fois qu'il y a une pause et qu'une guitare leur
tombe entre les mains - or, il y a des pauses et des
guitares dans les accessoires du film, si j'ose dire - ils
se chantent mutuellement leurs nouvelles mélodies et se
soumettent leurs idées d'arrangement. Cette vie, cette
ambiance, ces copains sont pour Johnny autant de raisons de
respirer la joie de vivre. A l'heure où le sommeil le
gagne, il jette un coup d'œil sur le plan de travail du
lendemain avec une gravité et une conscience qui disent
tout le prix qu'il attache à la réussite de ce film. Une
bise à Jimmy, quelques farces à Jean-Pierre, à Rida (son
professeur de boxe), à Raymond (le secrétaire privé de
Sylvie), et Johnny va vers sa chambre.
Une vieille maison délabrée sert de décor au tournage du
lendemain. C'est là que les gangsters tiennent Johnny
prisonnier. S'évadera-t-il ? C'est ce que j'ai demandé à
Claude Coen, le sympathique coproducteur du film :
- Ce n'est point griller l'effet de suspense que de te
répondre. Oui, Johnny se tirera sain et sauf de l'aventure,
et les méchants seront punis. Nous ne cherchons pas à
faire un film capable d'épater par la bizarrerie de son
dénouement le jury du Festival de Venise, mais à raconter
une histoire sans prétention, susceptible de captiver les
jeunes. Sa véritable originalité n'est pas dans
l'argument, elle est dans le style de réalisation, dans le
décor camarguais et dans les
Evelyne
Dandry
(rôle de Magali) intervient dans l'action pour
délivrer Johnny. Elle a appris à se servir vraiment d'un
fusil.
images.
A propos d'images, tu diras que c'est Walter Wottitz (Oscar de
la photographie pour « Le Jour le plus long ») qui leur
donne leur climat et leur relief, en réglant avec un soin
amoureux les ombres et les lumières. Walter, justement, vient
de terminer l'éclairage du plan qu'on va « mettre en boîte
». Tout le monde est prêt. La maquilleuse dépose au pinceau
sur la lèvre de Johnny la goutte de sang qui doit couler sur
son menton. Un coup de vaporisateur sur son visage, et la
sueur se met à perler. Moteur. Clap : « Johnny, deux cent
quatre vingt quinze, troisième. » Django, armé, fait
irruption dans la pièce, en compagnie de Gigi (rôle d'une
copine parisienne tenu par Sylvie) et de Magali (rôle d'une
amie d'enfance tenu par la jolie Evelyne Dandry). Les bandits
esquissent une défense, mais Django et Magali tirent : le
verre que tient le chef des gangsters éclate dans ses mains.
«Tous contre le mur ! » hurle Django. Johnny, à bout de
forces, est porté par les deux filles qui l'entraînent hors
de la maison. Il est sauvé.
Pour cette fois-ci, du moins. Parce qu'après...
Mais
enfin, vous ne voudriez tout de même pas que je vous raconte
le film ?
Raymond MOULY.
Pascal
Duffard
tient le rôle de Gardianou, le petit gardian ami de
Johnny. Il est le plus jeune acteur du générique de ce film.