Parti pour y chanter,
Johnny a bien failli rester
à Tahiti.
Les filles bronzées, le soleil,
la vie souriante,
tout l'a séduit. Benjamin,
qui l'accompagnait,
a eu du mal à le décider
à rentrer...
Alors,
voilà : il a maigri de dix kilos, il a coupé ses
cheveux, il a fait un peu de sport et il ressemble
furieusement au jeune félin des années 1960 qui montrait
son torse à travers une chemise de dentelle noire. Il s’appelait
déjà Johnny Hallyday. Douze ans déjà ! Il s’en
est passé des choses. Il y en a eu des Johnny. Des bons,
des moins bons, des meilleurs, des fous, des délirants et
des décevants. Peu de décevants au bout du compte. Et
puis, un Johnny en en efface un autre. Le nouveau, celui d’aujourd’hui,
celui qui a tiré la leçon du Palais des Sports, nous
échappe comme les précédents mais il a ce don unique qui
n’appartient qu’à lui : il est beau
comme
un dieu et dispose d’une jeunesse qui use le temps, les
mots et les coupures de presse. Il digère l’encre
empoisonnée comme d’autres le beaujolais nouveau et quand
il dit : « J’efface tout et je
recommence », ça signifie quelque chose…
C’était
le 29 mars 1972. Svelte, longiligne, le cheveu fou et l’œil
plus azuréen que jamais, Johnny 1972 partait – tout seul
avec ses quinze acolytes – pour la Nouvelle-Calédonie. De
Nouméa, où il chantait, il irait à Tahiti, puis reviendrait
à Paris après un bref séjour à Los Angeles où Sylvie
enregistre. Aujourd’hui Johnny est revenu. Encore plus beau.
Il est
bronzé,
il ploie sous les colliers de coquillages qui sentent les mers
du Sud et il rêve déjà de retourner à Papeete. Comme le
veut la tradition, il a été adopté là-bas par une
indigène. S’il y retourne, il pourra dire : « Je
m’appelle Johhnny
Hallyday mais vous me connaissez mieux sous le nom de Paï
Avero. » C’est maintenant son nom tahitien. Johnny s’est
d’abord arrêté à Nouméa pendant quatre jours. Ce n’est
pas la porte à côté : deux jours complets de Boeing
707. Malgré les distances, le monde est petit, Johnny a
retrouvé là-bas… son sergent instructeur de régiment. Il
a monté une salle de culture physique qui marche très fort.
Pour fêter l’arrivée de son pote, il avait pris quinze
jours de vacances. Retrouvailles grandioses avec fête à la
clé.
Johnny
a donné trois galas à Nouméa. Salles
archi-bourrées : il est, là-bas comme en France, une
idole. Son tour de chant est celui de 1971, mais toute la
première partie était assurée par son orchestre, Tommie
Brown et Nanette Workman. Un
succès monstre et un Johnny en surpression. Dans la
journée, visite des îles en avion de tourisme : l’ami
de Johnny est à la fois pilote et marin. Quand les joies du
pilotage étaient épuisées, c’était les longues parties
de pêche sous-marine. Johnny a retrouvé, en quelques jours
une forme olympique. Deux ou trois heures de sommeil par
nuit seulement, et il ré-attaquait la journée suivante...
au lever du soleil. La troupe partit passer le week-end dans
une île paradisiaque. La tribu indigène de l’île
prépara pour Johnny sa spécialité gastronomique : un
mélange de poisson, de poulet et de féculents cuits
pendant quarante-huit heures dans de grands paniers d’osier
sous des
pierres
brûlantes. Un délice, paraît-il. En guise de
remerciements, Johnny a pris sa guitare. Ce fut un bœuf
étrange et beau, avec les voix mêlées de Tommie et de
Nanette.
Et
puis ce fut Tahiti. Avec le décalage horaire, on arrive… un
jour avant d’être parti. Johnny regrettait la
Nouvelle-Calédonie où l’ambiance avait été extra. Il
craignait de se retrouver un peu seul dans la capitale du
paradis terrestre. A six heures du matin, heure locale, l’aéroport
de Papeete était noir de
monde.
Trois
mille fans étaient venus accueillir Johnny. Des vahinés par
centaines, bien sûr, avec des kilos de fleurs et de colliers.
On pique-niqua sur la plage. Le rêve continuait. Johnny
était heureux. Beau et heureux. Il ne songeait plus au destin
du monde, ni à la pollution, ni à rien. Deux concerts à
Papeete. La presse tahitienne ne tarissait pas d’éloges sur
Johnny.Johnny, donc, a été adopté par une tahitienne. Elle
s’appelle Madeline, elle tient une école de danse.
Ce
fut une grande réception sous le soleil. Johnny fit la
connaissance de l’organisateur de sa tournée, Roger
Dosdane, qui a remplacé Hubert Wayaffe à la radio des
îles. Faire connaissance, ce n’est jamais un problème à
Tahiti, c’est un usage naturel. Les journées passaient
vite. La dernière fut aquatique et merveilleuse. A bord d’un
voilier de vingt-cinq mètres, Johnny et les siens firent
une balade entrecoupée de natation, de pêche, de chants et
d’éclats de rire. Une drôle de tournée, enfin !…
Mais
le lendemain, il est reparti. Vers la France via l’Amérique.
A Los Angeles, il s’est arrêté un jour et quatre heures
pour embrasser Sylvie. Elle l’a trouvé superbe, inouï,
divin. Et puis Paris, avec notre soleil à nous, qui est
toujours un peu timide. Johnny a dormi un bon coup, dans une
chambre, avec vue sur la Tour Eiffel encrassée, et il s’est
réveillé avec ces résolutions dont il a le secret. Par
exemple, chercher de nouveaux auteurs, organiser cet été un
grand village de loisirs
itinérant
avec un chapiteau géant pour chanter le soir, et des tas de
manèges forains pour se défoncer l’après-midi. La folie
la plus pure, comme la sagesse la plus étrange se mêlent
chez ce garçon que le temps et les gens ne parviennent pas à
réduire à leurs mesures. Derrière ce sourire extatique, qu’il
a choisi aujourd’hui de vous offrir, se cache le Johnny
fougueux et volcanique qui recherche, dans sa vie, le
meilleur, en passant parfois par les chemins du pire. Mais il
est de la race des vainqueurs. C’est pour ça qu’une
femme, à vingt mille kilomètres d’ici, lui a donné le nom
de Paï Avero. C’est celui d’un guerrier qui a transpercé
la montagne…