Après quinze ans d’absence, Johnny Hallyday s’est remis au cinéma.
Cette fois c’est du sérieux :
le film dont il vient d’achever le tournage est signé Jean-Luc Godard,
ça s’appelle « Détective »
et Hallyday y a pour partenaires Nathalie Baye et Claude Brasseur.
Ce retour, surtout en pareille compagnie, était forcément intrigant, excitant…
Et les réponses, franches et lucides,
qu’il a faites à Marc Esposito sur ses ambitions d’acteur
ou sur son aventure godardienne, ne font qu’accroître notre impatience
de voir Hallyday dans « Détective », de voir enfin Hallyday acteur…
Photos Benoît Barbier
En ce temps-là. on appelait ça une idole et c’était la mienne. J’achetais tous ses disques le jour même de leur sortie, ma chambre était tapissée de photos de lui découpées dans « Salut les copains ». J’écoutais les retransmissions en direct de ses concerts sur mon transistor et dès qu’il passait dans le coin, j’allais le voir chanter. Je n’étais pas un cas isolé. Tout le monde l’appelait Johnny. On savait tout de sa vie, de ses frasques, de ses défaillances, de ses amours.
Ce n’est pas courant d’avoir rendez-vous avec quelqu’un qu’on n’a jamais rencontré mais qu’on a l’impression de connaître comme un ami de vingt ans, et pas seulement parce qu’il vous tutoie d’emblée. Cette voix, incroyablement basse quand il parle, ces yeux bleus, ce sourire qui, aujourd’hui encore, le fait ressembler au jeune homme des débuts, celui des pochettes de « Souvenirs, souvenirs » ou « Tutti frutti », tout y est. Il est là, face à moi, avec sa bonne t^ete de rock-star qui s’est longtemps couchée trop tard, et il est aussi « bien » que ce que j’imaginais. Doux, humble, sincère, net.
Il est en plein dans les représentations de son nouveau show au Zénith après avoir achevé le (difficile) tournage du nouveau film de Jean-Luc Godard : « Détective » avec Nathalie Baye et Claude Brasseur. Godard, c’est du sérieux. Une façon comme une autre de signifier que son désir d’être acteur est bien séparé de Johnny-le-chanteur. Et qu’il attend beaucoup de ce retour au cinéma, de ces vrais débuts d’acteur. Nous aussi. M.E.
Première : Depuis près de quinze ans, depuis « Point de chute » de Robert Hossein, tu n’as tourné aucun film. Pendant tout ce temps, on ne t’a vraiment fait aucune proposition intéressante ?
Johnny Hallyday : Aucune qui me plaisait, en tout cas… J’en avais marre de faire des mauvais films… Ce que j’appelle des mauvais films, ce sont des films que moi, je n’ai pas envie de voir… Des films dans le style de « Johnny reviens »... euh, non, de « D’où viens-tu, Johnny ? », ça ne me donnait pas envie de refaire du cinéma… Je ne voulais plus faire de films mièvres, construits autour d’un personnage de chanteur, dont tout le monde sortait déçu… J’aime trop le cinéma pour faire n’importe quoi, ça me barbe. Je préfère ne pas en faire. Il faut dire aussi que ce n’est que depuis trois-quatre ans que les producteurs, les metteurs en scène font parfois appel à des chanteurs.
C’est de nouveau. je ne dirais pas « à la mode », mais en tout cas
accepté : maintenant, il y a des chanteurs qui jouent au cinéma
des rôles qui n’ont rien à voir avec ce qu ils font sur
une scène, ou avec leur image publique. Mais il ne faut pas
oublier que chez les anciens, beaucoup d'acteurs venaient du
music-hall : Montand, Gabin, Bourvil, Chevalier… Moi, pour
recommencer à faire du cinéma. j'avais besoin d'un film qui
éloigne le personnage de Johnny Hallyday... Ce n'était pas
évident... C’est une des raisons pour lesquelles j'ai
accepté de faire le film de Godard, plutôt que d'essayer
d'en faire un plus public, un qui ait plus de chances de faire
beaucoup d'entrées… Parce qu 'on sait très bien que Godard,
même un « bon Godard », ne dépasse jamais une certaine
clientèle, c'est connu. On sait aussi que si le film ne
marche pas, tout le monde dit : « C’est la faute à Godard
! » alors que s’il marche, tout le monde dit : « C’est
grâce aux acteurs ! » (Rire)... Non,
moi, ce qui
m’intéressait avec Godard, c'était de casser mon image,
mon image de chanteur… Ce que J espère, c'est qu'au bout de
deux minutes de film, les gens vont oublier que c'est Johnny
Hallyday qui est sur l’écran... P. : Il avait d’abord été question que tu reprennes le cinéma avec Pialat…
J.H. : C’était la même démarche. Godard et Pialat, ce sont deux metteurs en scène qui sont complètement le contraire de moi... Jacques Rouffio aussi m'avait proposé un film, mais c'était un rôle encore trop proche de mon personnage… Le côté bagarreur… C’était une belle histoire, j’espère la faire un jour, j’aime beaucoup ce que fait Rouffio, mais en premier film, je voulais quelque chose de complètement différent, avec un metteur en scène inattendu... Parce que Godard et Hallyday, c'est une surprise. Quand même ! C’est comme si tu me mariais avec… je ne sais
pas, moi… avec une avocate ! Ca n’irait pas du tout ensemble
(Rire).
P. : Cette envie de faire du cinéma, ça vient d’où ?
J.H. : Le cinéma, moi, c’est depuis que je suis môme… J’ai été élevé par des gens qui faisaient du music-hall, qui m’ont emmené partout depuis que j’ai deux ans… On n’est jamais restés dans une ville assez longtemps pour que j’aie le temps de me faire des copains… Alors, j'ai eu une jeunesse assez solitaire, je n’ai jamais eu d’amis jusqu’à l'âge de quinze ans. Toutes les semaines, on changeait de
ville… Pour moi. La seule façon de m'évader, de rêver, c’était d’aller au cinéma. J’y allais pour ainsi dire tous les jours... Aujourd’hui encore, si j’ai un problème, n’importe quoi, je rentre dans une salle de cinéma. j'oublie tout, ça me transporte dans un autre monde… Je
suppose que c’est pareil pour tous les gens qui aiment le
ciné… Mais ce qui est formidable quand tu es acteur, quand tu joues le personnage de Jim par exemple - c'est le nom de mon personnage dans le Godard – c’est qu’a force d'être dans l’ambiance du film. avec l’équipe, et si t’as un bon metteur en scène, tu ne vas même plus « jouer » Jim, tu vas « être » Jim. C'est ça que j'aime : me
mettre, pendant six ou dix semaines, dans la peau de quelqu’un d'autre… Alors que si tu es chanteur…
Moi, je me réveille, je suis Johnny Hallyday. Je vais sur scène, je suis Johnny Hallyday. Je sors de scène, je suis Johnny Hallyday. Je ne m’en sors jamais de ce personnage... Après tout, mon vrai nom, ce n’est pas Johnny Hallyday
(Sourire)… Au cinéma, tu peux. complètement oublier tout ça, tu vis d'une autre façon…
P. : Penses-tu vraiment que le plaisir de jouer devant une caméra puisse être aussi intense que celui de chanter du rock devant des millions de gens ?
J.H. : Acteur et chanteur, ce sont deux boulots différents. Il ne faut pas oublier une chose, c'est que sur une scène, je suis mon propre metteur en scène, je fais ce que je veux. Alors qu’au cinéma, on est dirigé par un metteur en scène. Et c’est bien, parce qu'on nous demande parfois des choses auxquelles on n’aurait pas pensé, ou des choses qu'on ne se serait pas cru capable de faire… Ça, c’est bien, parce que ça veut dire : aller plus loin… La facilité, c’est de continuer à faire ce que je fais le mieux... P. : Même dans le contexte du tournage très particulier qu’est celui d’un film de Godard, tu as pu ressentir le plaisir d’entrer dans un personnage, dans une histoire…
J.H. : Ecoute, pour parler très honnêtement, l’histoire, avec Godard, on ne sait pas… Parce qu'il n’y a pas d'histoire
(Rire)…
P. : Ce Godard était pourtant annoncé comme le premier Godard « normal »… On disait : « Cette fois, il va tourner un polar, avec un vrai scénario, écrit par quelqu’un d’autre »… Personne n’y a jamais cru, mais c’était ce qui se disait, avant le tournage…
J. H. : Tu as vu la pub sur le film qui est parue dans « Le film français » : « Synopsis : une femme, deux hommes, une histoire d'amour, un meurtre, un match de boxe, la maffia. Voici le cocktail explosif du nouveau film de Jean-Luc Godard. » C'est exactement ça... Au départ, c'est vrai, il y avait une histoire, un scénario, mais de cette histoire, Godard n'a gardé que les personnages. Et les bases de départ. C’est toujours un homme et une femme qui se quittent, et puis un autre homme qui arrive… L’histoire éternelle
(Rire)… Je ne sais pas comment il travaille, mais
c'est vrai qu’il ne nous donnait notre texte que deux minutes avant de tourner ! On me l’avait dit, je croyais que c'était exagéré, mais non : il écrit la nuit pour tourner le matin... Je ne sais pas quand il dort... II travaille un peu comme un peintre, en fait : il a une idée plus ou moins précise de la toile qu’il veut peindre, et c'est en peignant qu’il la découvre vraiment… A mon avis, quand le film a commencé, il ne savait pas du tout comment ça allait évoluer… Maintenant, ça c’est l'impression que j’ai. Peut-être que ce n'est pas ça du tout, et qu’il nous le fait croire… Mais avec Godard, c’est comme ça. Tu signes un contrat qui dit que tu es d'accord pour tourner l’histoire que tu as lue, alors qu'il n’y a pas d'histoire. C’est vraiment lui faire une grande confiance... Mais c'est un choix : tu tournes avec Godard ou tu ne tournes pas avec Godard… II faut jouer le jeu et espérer que ce film-là aura du génie…
P. : Tu ne m’as pas dit si tu y avais trouvé ton compte, par rapport au plaisir d’acteur dont tu avais envie…
J.H. : Certains jours oui, certains jours non... Ou plutôt : j'y ai trouvé mon compte tout le temps, mais Il y a des moments où ça a été très dur. Pour moi, pour Nathalie, pour Claude, qui en a bien bavé aussi… Je me souviens, un soir, on sort de la projection des rushes et Godard me dit : « C’est très bien, ce que j’ai vu. Je suis très content ». Et quand Godard te dit ça. c'est comme si quelqu'un d'autre te disait : « Ah. c'est génial ! Je suis vraiment très heureux ! » Godard, il ne faut pas lui en demander trop ! Eh bien, le lendemain matin, on commence à tourner une
scène très difficile pour moi - un long pIan-séquence où je devais être en colère et passer, sur la fin, à la tendresse – et, juste avant de démarrer la prise, il me fait : « Dis petit, t’es à chier… C’était très mauvais ce que j’ai vu… Il faut que tu fasses un effort, que tu te mettes plus dans le personnage… » Me dire ça. devant tous les techniciens, après m'avoir dit ce qu'il m'avait dit la veille, là, il m'a complètement ratatiné la gueule ! Et il n'a pas fait ça qu'a moi, il a fait ça aussi à Nathalie, et à Claude… Des fois, il disait à Nathalie et Claude : « Le seul qui est dans le coup, c'est Johnny ! » Et à moi, devant Nathalie, il disait le contraire ! Il crée, comme ça, une espèce de tension entre les gens, tu ne sais plus très bien où tu en es… Il a quand même engueulé comme du poisson pourri ce pauvre Bruno Nuytten, l’un des plus grands techniciens
français, en lui disant qu'il n'avait pas de talent
puisqu’il n'était pas capable d’éclairer une pièce sans mettre de lumières ! Alors bon, il y a des jours où on le prend bien, et puis, des jours où on le prend plus mal…
Moi, j’ai été tenté de me casser plusieurs fois. Il n'y a pas que
moi, d'ailleurs… Nuytten, un jour, est carrément parti… Et puis, il est revenu… Parce que, bon, avec Godard, on ne part pas… Malheureusement, en plus, il a du charme…
(Rire) On le déteste, mais on l'aime… (Rire) Il y a des gens comme ça...
P. : Est-ce que dans les premiers films que tu as faits, tu avais tout de même eu des plaisirs d’acteur ?
J.H. : Une seule fois : dans « Point de chute » de Robert Hossein… Robert, c'est un metteur en scène que j’aime bien, et dans la vie, c'est un homme formidable. La première fois qu'il m'a raconté l'histoire qu'il voulait tourner avec moi, il m'a fait pleurer… Des fois, bien sûr, entre ce qu'on vous raconte avant et ce qu'on découvre sur l’écran, ça n'a rien à voir… Mais je trouve que c'est un bon film, même s’il manquait de moyens… Malheureusement, Hossein, à l’époque, n'a pas dû avoir assez confiance en moi, et il n'y avait presque pas de dialogue… C’était un film aux trois quarts muets où je n'étais utilisé que comme personne physique… Là, avec le Godard, les gens vont se rattraper ! Des dialogues, il y en a ! Et des auxquels ils ne s’attendent pas !
(Rire) Pendant une scène d’amour, avec Nathalie, il nous a fait réciter du Claudel ! « Le testament » !
(Rire) Mélangé avec des dialogues normaux, de tous les jours, des
dialogues de plumard... Des textes de Claudel : « 0 toi, ma belle,
lève-toi... » P. : C’est bien. Tu as commencé par le plus dur, finalement…
J.H. : Oui. Il paraît qu’après ça, tout me semblera être du velours…
(Rire). P. : On dit que, après ton spectacle du Zénith, tu vas te consacrer un moment exclusivement au cinéma. C’est vrai ?
J.H. : Oui. Après le Zénith, je fais une tournée d’un mois, et après j’ai le temps, pendant deux ans, de me consacrer au cinéma… On ne peut pas faire les deux choses a la fois… Le cinéma et le show-business et les gens qui font partie de ces univers sont vraiment très différents. Et l’univers de Godard est encore un troisième univers à lui tout seul…
Alors, commencer les répétitions d'un spectacle de rock’n'roll le lendemain de la fin du tournage d’un film de Godard, dans la tête, c'est dur… Pendant tout le tournage, j’étais très fatigué, parce que Godard demande beaucoup d’énergie, finalement. Même si c’est plus intérieur, plus cérébral que physique. J'étais parfois plus fatigué après une journée de tournage qu'après un spectacle. Un spectacle, t’es fatigué physiquement, mais t’as transpiré, tu t'es donné, c'est un trop-plein d’énergie dont tu t'es vidé d'un seul coup, en deux heures... Alors qu’avec Godard, tu te tortures, ou il te torture, lui
(Rire)... Quand ce n'est pas lui qui te torture, c'est toi qui te mets dans un coin, et tu t’enfonces encore plus bas que le personnage, tu te mets dans le trou exprès pour être dans la peau du type. Ça fait qu’il y a des jours où tu finis la journée liquidé. Moi, je rentrais chez moi. je ne parlais plus à personne, je me mettais dans un coin, je continuais mon personnage dans mon coin pour le lendemain… Je n'étais pas facile à vivre... Heureusement, heureusement que Nathalie était dans le même film, qu’elle faisait pareil...
P. : Au départ, ce ne devait sûrement pas être évident de redémarrer avec Godard, et face à elle…
J.H. : Il est certain que Godard veut que ce film marche. Il n’aurait sûrement pas pris Johnny Hallyday comme acteur si l'actrice du film avait
été Isabelle Huppert ou Marlène Jobert... Par rapport à l'intrigue du film, Nathalie et moi, je ne suis pas fou, ça lui permettait d'espérer installer un climat très particulier… II aime bien les rapports un peu glauques... Il a quand même un peu foutu la merde entre elle et moi pendant le tournage... C'était soi-disant mieux pour nos personnages, cela nous rendait meilleurs comédiens… II essayait de trouver des complications, tu vois, il essayait de créer des mauvais rapports entre Nathalie et moi, entre Claude et moi, alors que Claude est, dans la vie, l’un de mes meilleurs amis... Il voulait qu'à l’écran, tous ces personnages se détestent bien... Mais il n'est pas fou... Avec lui, au montage, tout peut encore arriver, mais je crois honnêtement que, cette fois, il va essayer de faire un film un peu plus public que d'habitude. II n'aurait pas pris Nathalie et Johnny et Claude Brasseur pour faire un film comme « Passion », par exemple... C'est un film qui parle beaucoup du pognon, aussi... Le personnage que je joue. un entraîneur de boxe, est un mec qui
doit de l'argent
à tout le monde. Et tout le monde se retrouve dans cet hôtel pour récupérer son pognon. Il y en a qui exigent des sommes minables, d’autres des sommes plus importantes, tous ces gens-là se jouent un petit jeu très particulier... La vraie histoire d'amour du film, finalement, c’est le pognon !
(Rire). P. : Le pognon, depuis quelques années, a l’air d’être devenu son obsession…
J.H. : Il n'arrête pas de parler d'argent. C'est fou... Pourtant, il n'a pas cette image-là, il donne même tout à fait l'image du contraire, mais c'est un mec qui est obsédé par le pognon. Je ne sais pas s'il en a, je pense que non, il vit modestement, Godard, mais il ne parle que d'argent… Là, il va supprimer trois spots en disant : « Voilà. J'ai économisé vingt mille balles aujourd'hui ! »(Sourire)
P. : Avant ce film, quel était ton avis de spectateur sur Godard ? On imagine mal que ce soit ton style de cinéma préféré…
J.H. : Non, mais je ne crache pas sur Godard. Il y a des films de Godard que je n’ai pas eu envie d’aller voir, mais « A bout de souffle », par exemple, est un film formidable... « Le mépris » aussi... Je me suis refait tous les films de Godard avant de tourner avec lui, mais ces deux-là, je les avais vus avant… Quand on voit le remake que les Américains ont fait d' « A bout de souffle », je suis désolé, mais à côté du film de Godard, c’est à chier ! Et pourtant, j’aime bien Richard
Gere, Kapriski est formidable, il y a du rock’n’roll, il y a Jerry Lee Lewis, mais c’est une mauvaise imitation. Godard, on aime ou on n’aime pas, mais il y a parfois une espèce de magie… P. : Quels sont les films qui t’ont le plus marqué ?
J.H. : Tous les films d'Elia Kazan, « Sur les quais »,
« Un tramway nommé désir », « A l'est d'Eden »... Kazan
est
quelqu'un qui
a beaucoup compté dans ma vie, qui m’a beaucoup impressionné...
C'est à travers ses films que j’ai aimé des acteurs comme
James Dean ou Marlon Brando qui sont par la suite devenus mes
idoles, si je puis dire… P. : Etre une star du music-hall ou être une star du cinéma,
c’est la même chose ?
J.H. : Je crois que ce qui fait une star, ce n'est pas son
boulot, qu’il soit acteur ou chanteur, c’est sa vie privée.
Ce sont des personnages qui sont des stars. Delon, s’il
bouge le petit doigt, tout le monde s’inquiète de ce
qu’il fait. Les Burton, dans leur vie, par la presse, étaient
des stars… Johnny, quand il fait la couverture de «
Paris-Match », c’est Johnny la star, pas Johnny sur scène...
Parce que, quand on fait son métier, on est tous au même
niveau, même s’il y en a qui ont plus de talent que
d’autres. Ca n'a rien à voir.
P. : On a tout de même l’impression que les stars du music-hall se livrent plus et sont davantage harcelées par leurs fans, par les gens dans la rue ou par la presse, que les stars de cinéma…
J.H. : Oh, faut pas croire ça... Belmondo, cet été, tournait « Joyeuses Pâques » à Nice, au Négresco, et il y avait un peu le bordel autour de l’hôtel !
(Sourire) Je crois qu’ils étaient contents, au Négresco, quand il a quitté l'hôtel !... Mais c’est
vrai que c’est par leur vie publique et pas par leur métier que certains deviennent stars. Untel a un accident de voiture, on n’en parlera pas. Untel a un accident de voiture et ça fait la première page des journaux. C'est ça, être une star, avec les avantages et les inconvénients que ça peut avoir... Mais devant un caméraman ou un metteur en scène, il n'y a plus de stars. On a tous la trouille comme les autres.
P. : Comment s’est passée la toute première scène avec Godard ?
J.H. : Je crois que j’ai eu plus le trac le premier jour de ce tournage que le premier jour où j’ai fait le Zénith. J'étais paralysé de peur ! Ils ont dû m’éponger le front entre chaque prise : j’avais tellement le trac que je transpirais comme si je sortais d’un sauna... C'est dramatique, ça ne se contrôle pas le trac... J'étais mort de trouille, mort ! Je devais prendre une cigarette, je n'arrivais pas à la tenir tellement je tremblais... Ce qui m’a rassuré, c'est que je n’étais pas le seul ! Claude était pareil. Mais moi, quand j’ai le trac, je me renferme sur moi-même. Claude, lui, c’est le contraire. Plus il a le trac, plus il en fait, plus il parle fort : « Ca va, les mecs ? ». On a tous nos trucs, quoi... Et puis après, à force de travailler les uns avec les autres, avec une équipe formidable, on s’habitue les uns aux autres et on pense à faire un boulot ensemble plutôt qu’à se demander si on a le trac ou pas… (Un temps, il se retourne vers la bibliothèque, dans son dos) Tu vois, là, j’ai des bouquins de cinéma américains, que j’ai achetés aux Etats-Unis. Ils ne parlent pratiquement que des stars et des metteurs en scène américains. Eh bien, les deux seuls metteurs en scène français dont on parle dans ces bouquins, c’est Truffaut et Godard... Alors, quand tu fais un film avec Godard, tu te dis que c'est un film qui restera. Un jour, plus tard, on verra « Détective » à la Cinémathèque. Parce que c'est Godard... C’est quand même une satisfaction… Un jour, t’as quatre-vingts ans – si on vit Jusque là - et tu te dis : « Tiens, il y a mon film qui passe à la Cinémathèque... » C'est bien... Un spectacle, ça passe. Six mois après, on a oublié... La pellicule, c'est formidable parce que ça reste.