Officiellement
c'est son dernier disque chez Universal, même si le
rocker est en contact pour renégocier avec la major
.
En
cette fin de journée grise et pluvieuse Johnny aimerait
bien "parler du beau temps ". Il le dit avec un
large sourire en guise de préambule, installé dans un bar
classieux aux lumières tamisées. A 62 ans, Johnny Hallyday
affiche la mine radieuse et sereine du vieux routard
affranchi par quarante années de carrière. Totalement papa
gâteau depuis l'adoption de la petite Jade, le chanteur
semble presque détaché mais certainement pas blasé.
"J'ai frôlé la mort, trouvé l'amour, rien ne peut
plus m'arriver. J'ai trouvé la force des premiers jours"
rugit le rocker sur la chanson titre de son dernier bébé, Ma
vérité... Un nouvel album, le 42e "plus rock et
moins variétoche", conçu avec une armada d'auteurs
(Guy Carlier, Zazie, Benoit Poher, chanteur de Kyo) et de
compositeurs (David Hallyday, Fred Blondin, Cyril Assous...).
Entre titres rageurs, ballades sentimentales et hymnes de
stade, Johnny se livre sans fard mais avec pudeur, raconte
ses combats perdus ou gagnés regarde avec une sage distance
son statut de rock star et dédie deux chansons à sa fille
Jade, dont le poignant, Elle s'en moque, écrit par
Muriel Robin. Résultat, un album sincère qui dessine en
creux le portrait d'un rocker au grand coeur.
A 62ans vous avez un emploi du temps chargé. Un nouvel
album, un rôle au cinéma au côté de Fabrice Luchini.
Vous comptez prendre des vacances ?
Oui, d'ailleurs je pars prochainement avec mon coach pour me
remettre au sport...
Une remise en conditions physique pour préparer votre
prochaine tournée des stades ?
Non, pour moi. Tout ce que je fais ne tourne pas
exclusivement autour de la scène et de ma carrière. Je
prends soin de ma forme, j'ai une petite Jade de 14 mois
alors faut que je sois là pour elle dans 20ans. C'est bien
d'avoir une petite fille mais il faut être en forme pour l'élever.
Je veux qu'elle ait un papa... ma petite Jade .
Pas trop difficile de se mettre à 4 pattes pour jouer
avec elle ?
Ca c'est pas un problème, mais maintenant elle marche et
court dans tous les sens, c'est plus pareil. Chez moi il y a
des rembourrages partout. J'ai tout viré, les tables
basses, les chaises... Je suis obligé de tout mettre en
hauteur c'est le bordel J'étais plus habitué à ça. Mais
elle est tellement merveilleuse. La plus belle chose du
monde, c'est pas le métier d'artiste, c'est ça, voir un
enfant grandir. Quand on y pense, rien n'est important à côté
de choses comme ça. Je vais peut être passer pour un vieux
con, mais quand elle te regarde le matin avec ses grands
yeux et qu'elle te dit "papa", c'est quand même
formidable. Personnellement je n'avais pas ressenti ça depuis
longtemps... Cet album je l'ai voulu pour Jade, plus que
pour moi.
Le refrain d'une chanson écrite par Muriel Robin dit
"j'ai l'air d'un roc quand ça m' arrange, le rock and
roll ça donne le change." Dans d'autres chansons,
vous évoquez vos larmes versées en secret. Une manière de
faire tomber le masque du rocker ?
Et Jacques Brel parlait de quoi ? Il parlait de sa vie, de
ses blessures, de sa vulnérabilité. Moi aussi, à ma façon.
Quand on est chanteur, on peut parler des choses qu' on
ressent tous les jours, qui nous ressemblent. C'est tout !
Les Kyo ont signé Ma religion dans son regard... Comment
s'est déroulée la collaboration avec le groupe rock préféré
des lycéens ?
Au départ quand on m'a dit "Kyo t'a écrit un texte
", j'étais un peu sceptique. Je me suis dit, ils vont
m'écrire un truc d'adolescent qui risque de ne pas me
correspondre, avec mon vécu. Mais j'ai été bluffé par la
qualité des paroles et la maturité de ces mômes de 25ans,
chapeau !
Et puis Ma religion dans son regard fera une très
bonne musique d'accompagnement pour la prochaine campagne d'Optic
2000...
Oh ça, c'est nul et facile. Il faut bien payer la toiture
de ma maison. En France tu paies 72 % d'impôts. Quand tu
gagnes 100 balles et qu 'il te reste 27 balles (28 en fait
), t'es bien obligé de faire des pubs. J'ai beaucoup parlé
avec BONO. En Angleterre, les artistes sont exonérés d'impôts.
Et il me disait de m'installer en Angleterre. Je lui ai répondu
"Non, la France est mon pays et je l'aime, ce pays. Si
je vais en Angleterre, je serai chez toi mais pas chez
moi."
La rencontre avec les rappeurs de Ministère amer, c'est
un peu le choc des cultures, non ?
Je connais Doc depuis longtemps. Le Doc dort toujours et quand
il dort pas il dit [il prend la voix traînante et
lymphatique du Doc] : "Ouais ça va ? Tu vas bien
?" Je l'adore, comme Passi et j'aime beaucoup Stomy.
Ils sont à l'initiative de ce duo. C'est la rencontre
d'artistes de générations et de cultures différentes,
mais issus de la rue. Comme moi, ils ont évolué, ont gagné
de l'argent, alors qu 'ils n'étaient pas vraiment prédestinés
à avoir une vie heureuse. Ils pourraient très bien chanter
Je suis né dans la rue.
Vous avez bien connu le phénomène des bandes qui
effraient le bourgeois. A l'époque des blousons noirs, dans
le quartier de la Trinité...
Quand je repasse à la Trinité, je regarde toujours le
square. J'en ai des des souvenirs [long silence...]
Quand la bande du Sacré-Coeur descendait pour se battre. Un
jour, un type m'a sorti un cran d'arrêt, mais un cran d'arrêt
long comme ça [en faisant un geste large], pas un
petit canif. Il me dit "On va se battre au
couteau" Je lui dit "j'ai pas envie de me battre
au couteau avec toi " [rires]. J'avais 14 ans et
je tombais toujours sur des mecs de 18 ans alors forcément,
J'étais un peu impressionné. C'était une époque insensée
assez violente, les mecs étaient prêts à se suriner pour
un rien. Tout le monde se prenait pour James Dean ou Marlon
Brando.
Parmi les artistes de votre génération, avec lequel
pourriez vous collaborer ? Alain Souchon, Julien Clerc,
Renaud ?
...Avec Renaud on pourrait musicalement faire des choses.
Mais musicalement, je suis plutôt anglo-saxon...
Le dernier Mc Cartney ?
Je l'aime pas beaucoup...
Mais vous vous sentiez plus proche de Lennon...
C'est vrai mais je préfère les Stones. J'ai acheté leur
dernier album, mais je ne l'ai pas encore écouté. Il paraît
qu'il est bien.
Vous êtes sensible à la nouvelle génération de
rockers anglo-saxons ?
Moi je n'aime que Garbage ! Bon il y a d'autres bons
groupes, mais ça va durer combien de temps ? Mais je ne
suis pas pour donner des avis sur tel chanteur, tel groupe.
Je ne suis pas la Star Ac' !
En juin 2006, vous entamez une nouvelle tournée des
stades avec une escale à Paris, à la Cigale, une salle à
dimension humaine où vous ne vous étiez pas produit depuis
12 ans...
J'aime ces endroits, c'est roots et rock and roll. Et c'est
là que j'aimerais éventuellement enregistrer mon album de
blues. J'ai ce projet depuis 4 ans mais jusqu 'ici Universal
ne voulait pas produire l'album, au motif qu' un disque de
blues ne se vendrait pas autant qu 'un album classique de
Johnny. En même temps, je n'avais pas le droit de le faire
ailleurs. Une grande partie de mon désaccord avec Universal
vient de là. Mais moi, cet album de blues, j'ai vraiment
envie de le faire, même à mon compte. Dans la vie il faut
aussi faire des choses juste pour se faire plaisir. Le blues
c'est mes racines, Johnny Hallyday n'existerait pas
aujourd'hui s'il n'avait pas commencé par aimer le blues.
Le divorce entre vous et Universal est consommé ? C'est
votre dernier disque pour cette compagnie ?
Va savoir, Sony, Warner, Universal... En tous cas, c'est pas
le dernier disque de ma vie. Cela dit, pourquoi ne pas
rempiler effectivement chez Universal si j'ai un nouveau
contrat. Le contact existe bien.
Vous avez ressenti un pincement au coeur en vous disant
que cet album pourrait être le dernier pour eux ?
Non, car en gros les maisons de disques n'en ont rien à
foutre des artistes. Je vais vous expliquer pourquoi : en
62, j'ai commencé chez Philips. Ensuite Philips a été
vendu à Polygram, Polygram a été vendu à Polydor, Polydor
à je ne sais plus qui... En quarante-cinq ans de carrière,
la compagnie où j'ai évolué a bien changé sept fois de
propriétaire. J'aurais eu un pincement de coeur si cette
structure et ses dirigeants avaient été les mêmes depuis
62.
Vous portez autour du cou un guitariste crucifié. Voilà
un symbole détourné rock and roll...
C'est mon côté chrétien et mon côté anti chrétien...
Mon côté croyant et mon côté mécréant, si vous
préférez. Pour moi le Christ c'est un rocker qu 'on
crucifie, ça choque peut être les puritains mais
franchement je m'en fous. J'ai pas de religion, je ne déteste
pas les Juifs, les Arabes, un homme est un homme, une femme
est une femme, quelle que soit la religion. Moi j'aime les
gens. Je suis antiraciste. On n'a pas le droit d'être
raciste à notre époque.