"Psychologies
magazine" - Novembre 2005 - Johnny Hallyday
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Morceaux choisis -
Johnny Hallyday :
« J’ai longtemps transformé le bonheur en
enfer »
A 62 ans, après
quarante-cinq ans de carrière, il sort un nouveau
disque, Ma vérité. Rencontre émouvante avec
Johnny Hallyday, pour comprendre comment le petit
Jean-Philippe est devenu une légende.
Il est assis,
seul, à une table de son restaurant Rue Balzac.
Pantalon noir, tee-shirt noir, éclats bleus dans la
fente des yeux. Puissant, impressionnant. Il déplie
sa carcasse pour me saluer, timide.
A plus de 60 ans, l’ex-idole des jeunes, l’icône
de tous, a conservé des gaucheries d’enfant. (…)
Une heure plus tard, sa vie a défilé. Une vie de
lutteur, de combattant. (…) Après l’avoir
écouté, on s’en veut d’avoir parfois souri aux
caricatures et aux moqueries qui circulent dans un
petit monde de privilégiés passés par les écoles
privées. Johnny a la culture de la rue, et la
sauvagerie des survivants.
Psychologies
: J’aimerais que l’on plonge dans votre enfance
pour essayer de comprendre comment Jean-Philippe
Smet est devenu Johnny Hallyday.
Johnny Hallyday : Vous savez, je n’aime pas
trop parler de ma vie.
Vous allez être un peu obligé…
Je sais… Ce sont des choses que je n’aime pas
trop faire. Je ne suis jamais allé voir un
psychiatre parce que je ne pourrais pas dévoiler ce
que j’ai au fond de moi à un étranger. Je suis
trop pudique pour ça. J’ai fait un bon boulot
avec moi-même, tout seul. Je me suis construit par
rapport à mes rêves et je ne m’en suis pas trop
mal sorti quand même, non ? Je ne peux pas dire que
j’ai eu une enfance heureuse, mais je m’en suis
sorti. Je suis un combattant. Je ne m’avoue jamais
vaincu. J’ai lutté, beaucoup, contre moi-même
aussi, pour m’en sortir… Mon père est parti
quand j’étais un bébé. Depuis l’adoption de
ma petite Jade – vous savez peut-être qu’on a
adopté une petite fille au Vietnam, un tout petit
bout de chou de 3 mois –, et bien, quand j’ai vu
cette petite fille pour la première fois à l’orphelinat,
elle m’a fixé comme ça avec ses petits yeux en
amande, et je me suis demandé comment on pouvait
abandonner un enfant. Qu’est-ce qui avait bien pu
se passer dans la tête de mon père. [Un temps de
silence.] Vous voulez savoir comment ça s’est
passé ? Il m’a abandonné pendant que ma mère
travaillait. Il m’a sorti de mon lit d’enfant,
il m’a laissé sur une couverture, sans
vêtements, il a emporté mon lit pour le vendre et
se payer à boire, c’était un alcoolique, et il
est parti, avec la crémière du coin. Voilà…
Souvent, dans ma vie, je me suis posé cette
question : « Comment peut-on faire ça ? » Je ne
lui fais pas de reproches parce que si j’avais
été choyé par un père, je ne serais peut-être
pas devenu ce que je suis, mais je pense au
désastre intérieur de ma vie. Pendant des années,
j’ai toujours désiré une vie de famille et je ne
suis jamais arrivé à la construire. Quelque part,
dans ma tête, j’étais complètement
déstabilisé par le manque affectif.
Vous
n’avez jamais eu l’occasion de demander à votre
père, plus tard, pourquoi il vous avait abandonné
comme ça, s’il l’avait regretté ?
Il n’a plus donné signe de vie. Je n’ai plus vu
mon père jusqu’à mon service militaire. J’avais
20 ans. J’étais de garde ce jour-là, et un
gradé vient me chercher et me dit : « Il faut
aller à la porte d’entrée de la caserne, votre
père vous attend. » « C’est une blague, je n’ai
pas de père. Il n’a jamais donné de nouvelles,
je ne vois pas pourquoi il viendrait en Allemagne.
» J’étais en garnison en Allemagne. « C’est
un ordre. » J’y vais et je vois une espèce de
monsieur avec un pardessus qui me saute dessus, me
parle avec l’accent belge et me tend un ours en
peluche. Derrière lui, je vois apparaître sept,
huit, neuf paparazzis qui nous mitraillent. Et il
repart. J’ai compris qu’il s’était fait payer
pour faire cette photo. Voilà les circonstances de
mon premier contact avec mon père. Cela a été
terrible pour moi… terrible. J’ai eu du mal à m’en
remettre. J’ai pleuré toute la nuit…
[Silence. Le regard reste dans le vague un instant…]
Un jour,
Serge Reggiani m’a dit : « Tu sais, ton père
donnait des cours de théâtre à Bruxelles. Je l’ai
bien connu. » Je lui ai répondu : « Tu as de la
chance ! » Il paraît qu’il était bon comédien…
[Johnny fait un geste de la main, comme pour chasser
les souvenirs, puis poursuit.] Mon père est
décédé, aujourd’hui. Malgré tout, je suis
quand même allé à son enterrement. C’était à
Bruxelles et il n’y avait personne. Je ne sais pas
s’il avait des amis, mais personne n’est venu. J’étais
tout seul derrière le corbillard. Ça m’a fait
peur. Je n’ai pas envie qu’il y ait des milliers
de gens à mon enterrement, mais personne, c’est
quand même terrible ! Je me suis dit : «
Heureusement que j’y suis allé, sinon il n’y
aurait eu vraiment personne. » Vous vous rendez
compte ? Personne pour vous emmener au cimetière,
personne pour vous accompagner dans la terre.
Finalement, j’étais content d’être venu.
Vous
avez eu faim, au sens propre ?
J’ai eu faim. Oui. Pendant des années, j’ai eu
la même paire de chaussures. Vous savez ce que je
faisais pour me protéger des trous ? Je découpais
une semelle en carton et la mettais à l’intérieur.
J’en ai découpé des semelles en carton !
Votre
mère ne vous donnait pas d’argent ? Elle gagnait
bien sa vie, non ?
Il y avait des conflits familiaux entre ma tante et
ma mère. Je la voyais très peu. A Noël, elle m’apportait
des jouets et c’est tout. Ce n’est pas parce qu’elle
ne voulait pas me voir, il y avait un blocage entre
les gens qui m’élevaient et elle. Et moi, j’étais
un petit garçon, seul au milieu de tout ça. C’était
très… très compliqué. J’aurais pu devenir
voyou. Mais non. On m’a au moins appris quelque
chose : le respect. Ma tante m’a très bien
élevé.
Vous
suiviez les tournées de vos cousines danseuses.
Vous avez pu suivre une scolarité normale ?
Non. Je n’allais pas à l’école, c’est ma
tante qui m’a appris à lire et à écrire. Je n’ai
pas de culture. J’ai beaucoup écouté pour
apprendre, j’ai beaucoup appris par la vie, mais
pas par l’école. Je ne fais pas de fautes d’orthographe,
c’est une chance, mais je n’ai qu’une culture
basique. Le reste, je l’ai appris sur le tas.
Vous
supportez l’image que certains médias donnent de
vous, se moquant de ce manque de culture, vous
faisant passer pour un imbécile ? Ça vous amuse ?
Ça m’exaspère. Le « Ah que » m’exaspère. Je
n’ai jamais dit « ah que ». Où sont-ils allés
chercher ça ? Je trouve que je parle plutôt bien
la langue française. Bien mieux que certains qui
sont allés à l’école. Mais je suis très
complexé et timide. Je doute toujours de moi.
Parfois, quand des gens me regardent, je me sens
tellement timide que je n’arrive plus à être
naturel, je ne sais même plus comment marcher.
Alors je roule un peu des épaules pour me donner
une contenance. [Il rit.]
[Nous
reparlons de sa mère. Qu’il défend bec et ongles
quand je laisse entendre que le travail n’oblige
pas à se séparer de son enfant. Aujourd’hui,
elle est très âgée, malade. Il va la voir de
temps en temps.]
J’aime beaucoup ma mère.
[Il
esquisse un sourire doux. Puis nous abordons sa
propre paternité. Comment l’on peut être un
père quand on n’a pas de modèle, comment fonder
une famille stable quand on est élevé par une
tante et deux cousines danseuses, avec une mère
faisant de brèves apparitions pour Noël…]
Vous savez, David, je l’ai eu à 23 ans, je n’étais
pas prêt à être père, et à l’époque, je
partais en tournée dix mois par an. Je n’étais
jamais chez moi. Aujourd’hui, je suis très
heureux d’avoir David, il est devenu mon fils et
mon ami, mais je ne m’en suis pas vraiment
occupé. J’ai raté ça. Je n’étais pas prêt
à avoir un tout-petit. Je n’avais pas la fibre
paternelle assez développée.
[Nouvelle cigarette.]
Mais je n’aurais jamais abandonné mes enfants !
Je n’aurais jamais fait comme mon père ! Je me
suis davantage occupé de Laura. J’avais 40 ans.
On s’est séparé avec sa maman quand elle avait 6
mois, mais je la voyais tous les week-ends. Aujourd’hui,
je suis très fier de mes enfants et des artistes qu’ils
sont devenus tous les deux. Et maintenant, j’ai la
petite Jade. Et pour la première fois, il se passe
ce dont j’ai toujours rêvé : voir un enfant
grandir chez moi. Il a fallu que j’aie 60 ans pour
le vivre, pour apprendre à être pleinement père.
Est-ce
que le fait d’avoir manqué d’amour…
[Il interrompt.] Je n’ai pas manqué d’amour !
Je n’ai pas eu l’amour de ceux de qui je l’attendais,
ce n’est pas la même chose. Tous mes problèmes
ultérieurs sont venus de là. Je rêvais de
stabilité, et quand j’avais la stabilité, ça m’angoissait,
terriblement. J’avais un besoin fou de bonheur, et
quand j’avais le bonheur, je le transformais en
enfer. J’ai eu beaucoup de difficultés dans ma
jeunesse à cause de ça. Je ne faisais sûrement
pas ce qu’il fallait pour que mes histoires
durent, mais je ne suis pas non plus tombé sur les
bonnes personnes qui pouvaient me comprendre. Avec
Laeticia, ma femme, même les jours où ça ne va
pas elle me comprend, elle me dit : « Tu vas voir,
demain, ça va aller mieux. » Elle me tranquillise,
elle me stabilise. Ça fait dix ans qu’on vit
ensemble, pourtant tout le monde nous avait prédit
la durée d’un été.
Pourquoi
avez-vous autant médiatisé Jade ? J’ai été
choquée de voir cette petite fille à la une des
magazines.
Nous avons envie de montrer notre bonheur. Surtout
pour donner envie aux gens d’adopter. C’est du
bonheur pour soi, mais c’est aussi sauver un
enfant.
[Nous
évoquons les années drogue. Il en avait parlé à
Daniel Rondeau pour un portrait que lui avait
consacré le journal Le Monde en 1998 et qui avait
fait grand bruit. La drogue comme moyen de supporter
les souvenirs trop douloureux, de les fuir ?]
Non, c’était la mode. Dans les années 1970, tout
le monde prenait de la drogue dans le milieu de la
musique. Et quand j’ai décidé d’arrêter, j’ai
arrêté. Mais je n’ai jamais touché aux vraies
saloperies, un peu de shit, un peu de coke, mais c’est
tout. La drogue me fait peur. Je tiens à ma santé.
J’ai vu tellement de gens autour de moi mourir
dans des agonies terribles. Les musiciens de mon
âge ont l’air beaucoup plus vieux que moi, mais
ils en ont pris beaucoup plus que moi aussi. La
drogue et moi, c’est la légende. Je fais
semblant. [Il rit.]
Je suis comme ceux qui tiennent une boîte de nuit.
Ils ont un verre de champagne toute la soirée à la
main pour faire boire les autres, mais eux, c’est
toujours le même verre. Je fais attention à moi.
Surtout depuis Jade. J’ai envie d’être encore
là pour ses 20 ans. En plus, maintenant, je
déteste les boîtes de nuit. Pendant la moitié de
ma vie, je suis sorti tous les soirs, maintenant, c’est
un cauchemar. La musique n’est plus celle que j’aime,
leur « boum boum » m’emmerde, c’est trop fort,
on ne peut pas se parler, et je ne drague plus les
filles. Alors finalement, je me bourre la gueule, et
le lendemain matin, j’ai mal à la tête…
Comment
vous voyez-vous dans vingt ans ? En vieux rocker ?
Non, je ne serai pas un vieux rocker, je veux
simplement rester un homme jusqu’au bout.
Hélène
Mathieu novembre 2005
Retrouvez
l’intégralité de l’interview de Johnny dans le
numéro de novembre 2005 de Psychologies magazine...