À
première vue, drôle de décision que celle prise fin août
1967 : programmer une rentrée parisienne d'un soir pour
Johnny Hallyday cet automne, mais il est évident qu'une
demande Hallyday existe encore à Paris, se partageant entre
ceux qui n'ont pas eu de places pour se rendre à l'Olympia
au printemps et ceux que les derniers disques de Johnny ont
ralliés à sa personne. Et c'est l'année aussi où Johnny
Hallyday s'est mis à dominer sa voix et son corps pour se
hisser au rang des meilleurs vocalistes et des plus grands
show men internationaux.
Ce spectacle intéresse Europe 1, et Bruno Coquatrix n'est
pas contre. Seule contrainte : il serait inutile et vain de
refaire le spectacle de l'Olympia, il faut imaginer autre
chose...
Dans
un premier temps, ce spectacle unique est prévu à
l'Olympia. Cependant, les places s'envolent si vite qu'il
faut, déjà, résoudre un premier problème : Faut-il
faire deux séances ? Parallèlement, Johnny, qui a un peu
de temps de libre, se rend au Palais des Sports pour
assister à un combat de boxe avec quelques amis. Un témoin
raconte: "C'est alors qu'il me dit: "C'est ici
qu'on devrait faire le spectacle. T'as vu l'ambiance ?"
Je dois avouer qu'on a cru qu'il était tombé sur la
tête." Ce sera donc le premier Musicorama de Johnny
Hallyday au Palais des Sports, ce qui monte la barre d'un
cran puisqu'il faut envisager d'occuper une scène au moins
deux fois plus grande que celles qu'on connaissait
jusque-là.
Va
s'engager alors une course contre la montre. "Soyons
réalistes, demandons l'impossible", pendant que
Johnny, Micky Jones et Tommy Brown commencent à travailler
sur la partie strictement musicale du show, une équipe
indépendante prend en charge l'organisation matérielle et
plastique de cet incroyable et réjouissant happening.
Johnny annonce : "ce sera un spectacle total, Je
vais tout casser et ils vont tout casser." Il ne
croit pas si bien dire...
Puisque Johnny a décidé de "tout casser", le
régisseur a pris contact avec une... casse, justement, pour
faire acheminer porte de Versailles une cargaison de
carcasses de voitures accidentées... Un proche de Johnny se
souvient d'un coup de fil de la maison Cibié. À l'époque,
l'équipe n'a pas donné suite. Contact est repris avec la
maison Cibié et l'on finit par aboutir à un accord. Huit
cents phares seront vissés sur huit panneaux de bois
verticaux, immenses... Ce n'est pas suffisant. On décide de
fixer, au revers de ces panneaux, des sculptures, des feux
de Bengale, des feux d'artifice, des soleils...
Parallèlement, l'équipe fait accrocher aux structures de
la salle quatre cent cinquante spots, des lanternes
tournantes, des bombes à encens, des fleurs géantes, des
sacs énormes qu'on remplit de pétales séchés... Et pour
faire bonne mesure, on passe commande de films
underground... La dernière trouvaille de l'équipe est de
précipiter sur le public du pop-corn et des confettis...
Ultime avatar négocié en catastrophe par la bande : il a
été décidé que lorsque Johnny chantera San Francisco,
seront distribuées quelques centaines de roses, (quelqu'un
s'avise qu'il est inimaginable de lancer toutes ces roses
dans la salle, affublées de leurs épines. Voici donc
l'équipe, les techniciens, les roadies, les décorateurs,
les électriciens et le service d'ordre installés dans les
coulisses, un couteau d'épluchage de légumes à la main,
en train de racler les épines)...
Les
premières mesures des Coups retentissent. Au même moment,
les huit cents phares s'allument et les immenses battants
pivotent, livrant à la foule debout sur les fauteuils un
Johnny Hallyday en chemise vermillon, veste argent, pantalon
et boots or. Les musiciens portent des chemises à jabot,
des gilets en velours d'une couleur différente pour chacun.
Cette débauche de lumières et de sons, Johnny la domine de
toute sa stature. En coulisses, il paraissait prostré, à
tel point que son entourage se demandait s'il tenait
vraiment la forme pour relever un tel défi. En trois
minutes, les voilà rassurés.
Il
a interprété :
Lucille (instrumentale)
Les coups
Petite fille
Maintenant ou jamais
Mon fils
Si j'étais un charpentier
Je veux te graver dans ma vie
San Francisco
Fleurs d'amour et d'amitié
Le pénitencier
Aussi dur que du bois
Hey Joe
Jusqu'à minuit
Confessions
Je suis seul
Noir c'est noir
(Présentation des musiciens)
Noir c'est noir (reprise)
Psychedelic
Et pour finir : "Lucille", en version originale...
Une vingtaine de minutes de violence pure, que Johnny
exécute arc-bouté sur son micro, puis à genoux, renversé
en arrière sur le dos, ou en reptation comme un serpent
blessé pendant que les cuivres miment une mise à mort, que
Micky Jones défonce son ampli avec le manche de sa guitare,
que Tommy Brown pulvérise sa batterie. Johnny se déleste
maintenant de sa guitare et la fracasse sur le sol avant
d'en jeter les débris à la foule.
Au
terme du "fabuleux Lucille", Il regagne les
coulisses en titubant, récupéré de justesse par son
équipe. Il a juste le temps de souffler : "On s'en
va" et il s'évanouit. Vent de panique car rien n'est
prêt pour son départ. On trouve une Bentley, on l'allonge
sur le siège arrière, un médecin se précipite pour lui
faire une piqûre sous le flash d'un photographe, et la
voiture s'éloigne dans la nuit agitée de la porte de
Versailles, direction Neuilly.
Ils
l'ont accompagné :
The Blackburds, avec :
Guitare solo, direction orchestre : Micky Jones
Batterie, direction orchestre : Tommy Brown
Trompette : Gilles Pellegrini
Piano, orgue : Raymond Donnez
Saxophone ténor, flûte : Gérard Pisani
Trombone : Luis Fuentes
Trompette, trombone à pistons : Pierre Ploquin
Trompette : Jacques Ploquin
Saxophone ténor, baryton, hautbois : Jean Tosan
Guitare basse : Gérard "Papillon" Fournier
Bongos, percussions : Sam Kelly
Le
staff Hallyday, sommé de rendre le Palais des Sports dans
un état aussi proche que possible de celui qui était le
sien avant le happening Hallyday, il lui reste une dernière
question à résoudre. Que faire de soi quand on a sur les
bras huit cents phares anti-brouillard extraits de leur
emballage et, donc, parfaitement invendables ?